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    “Tout est calme dans les hauteurs” : une comédie explosive

    Hélène Kuttner 20 juin 2026
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    ©JeanLouisFernandez

    Au Théâtre du Rond-Point, le metteur en scène Jean-François Sivadier nous embarque sur les sommets des Préalpes bavaroises, dans la maison de Moritz Meister, génie mondial auto-proclamé de littérature. Nicolas Bouchaud et Nora Krief campent ce couple ubuesque, monstrueux de suffisance, dans l’une des toutes premières comédies cruelles de Thomas Bernhard. Jouissif, explosif, mais un peu trop long.

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    « Aucun bruit, aucune puanteur ne monte jusqu’ici »

    Attention danger. La pièce qui va se dérouler devant nos yeux déploie, à la manière dont l’excentrique Nora Krief déroule malicieusement le long tapis de jeu blanc, le corps paré d’une tunique entièrement dorée, des talons vertigineux aux pieds, un amoncellement de dialogues, de monologues choquants, grotesques ou délirants, dans des scènes théâtralisées à outrance, mais dont le propos hélas réaliste s’avère monstrueusement effrayant. Dans des lumières éclatantes qui inondent aussi les spectateurs pour les impliquer, nous découvrons l’immense et luxueuse demeure des Meister, perchée dans un no man’s land au sommet d’une montagne, où seules les abeilles viennent butiner les fleurs magnifiques afin que Moritz Meister, l’écrivain mondial vénéré, puisse en récolter un miel succulent. C’est d’ailleurs notre héros, incarné par Nicolas Bouchaud, qui s’extirpe du jardin en combinaison blanche d’apiculteur, capuche grillagée sur la tête, pour accueillir une jeune et jolie universitaire. Le comédien, prodigieux dans ce personnage extravagant, a d’ailleurs collaboré à la dramaturgie du spectacle. Mademoiselle Werdenfels, qu’interprète Juliette Bialek, est cette doctorante au sourire carnassier qui connaît et analyse chaque phrase, chaque virgule de l’œuvre de Meister dont la terrible Tétralogie, d’une ambition wagnérienne, où figure d’ailleurs le parfait double de l’écrivain, le Professeur Stieglietz.

    ©JeanLouisFernandez

    « Moi seul »

    C’est que Moritz Meister, qui lit Goethe au petit-déjeuner, et son épouse Anne se considèrent au dessus du monde entier, dans une forteresse protégée des excréments plébéiens d’en bas, et professent des âneries et des lieux communs qu’ils considèrent comme de la grande littérature. Marguerite Bordat a conçu des espaces vides, simplement découpés par des rideaux que l’on tire, où l’on découvre à la fin un empilement de toiles peintes, sans doute une référence à cette maison appartenant à un négociant juif chassé par les Nazis et émigré aux Etats-Unis. Après tout, les bons Allemands qu’ils sont ont le droit de profiter de cette maison, sans qu’on leur rappelle sans cesse leur culpabilité envers les juifs, qui l’ont bien cherché clame Moritz ! Des sorties de cet acabit, distillant avec la plus douce tranquillité l’antisémitisme et le retournement de culpabilité du bourreau vers celle de sa victime, traversent un repas arrosé de vin blanc, entre deux feuilles de salade. D’ailleurs, la pièce fonctionne par une succession de discours qui se déploient et se répètent, comme pour former une forteresse de mots contre laquelle aucune contradiction ne peut buter, comme Bernhard en a l’habitude pour fustiger les relents de nazisme en Autriche et en Allemagne.

    ©JeanLouisFernandez

    Parade clownesque

    Jean-François Sivadier et ses acteurs complices, auxquels il faut ajouter Frédéric Noaille, dans le rôle du journaliste perruqué, totalement déjanté de la Süddeutshe Zeitung et aussi l’éditeur avide, s’amusent avec une extravagance burlesque, poussant le délire et l’absurde jusqu’à la farce ubuesque, ridicule de prétention mais non moins dangereuse dans son idéologie bourgeoise de profiteurs égoïstes. Le texte évoque aussi, par moments, de sincères réflexions de Thomas Bernhard sur le métier d’écrivain, son rapport à la mort et à la guerre, la difficulté d’être reconnu et publié. Un autoportrait déformé, en creux, gorgé d’autosuffisance et de mépris, en miroir d’une société germanique d’après-guerre, qui dans ce spectacle traîne un peu en longueur dans la deuxième partie où les jeux de scènes comiques ont tendance à s’épuiser, malgré le talent des acteurs. Reste la révélation d’un texte théâtral méconnu, révélé avec courage et talent par Jean-François Sivadier et ses complices, qui porte en lui la force, la vigueur et la critique violente d’une société par un Thomas Bernhard une nouvelle fois exceptionnel. 

    Hélène Kuttner 

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